Il est de plus en plus courant de voir des spectacles interprétés par des handicapés physiques ou mentaux. Comment est-ce perçu par le public ? Ressent-il de l’admiration, de la pitié, ou réagit-il tout simplement par rapport à la qualité de la représentation ? Nous allons tenter d’expliquer les démarches des chorégraphes pour qui cette mixité entre valide et invalide n’est pas un acte de bienveillance, mais une démarche indispensable qui ouvre aux uns et aux autres des univers insoupçonnés

Il n’y a rien de pire que d’entendre une mère dire à sa fille de 13 ans, à l’issue d’une représentation : « Il faut applaudir parce que ce sont des handicapés ». Cette phrase, je l’ai entendue en 2005 après « Body in question » de l’australien James Cunningham. Ce danseur et chorégraphe a perdu l’usage de son bras lors d’un accident de moto et sa pièce n’est qu’une longue jérémiade mélodramatique sur son état. Sans aucune dignité, égocentrique et dépourvue de sens artistique, cette œuvre ne mérite aucune indulgence.

La réaction de cette mère de famille signifie pitié, compassion et ne fera jamais évoluer le regard sur les différences. Car soit le spectacle est bon, soit il est raté et le fait qu’il soit interprété par telle ou telle personne ne doit en rien influencer le résultat final. Aucun handicapé n’est en quête d’un geste d’apitoiement, de mansuétude. Qu’il soit ainsi de naissance ou suite à un accident, qu’il présente des malformations, qu’il se déplace en fauteuil roulant ou que son état mental soit différent, la seule chose que cet être demande, c’est d’être un Homme et, que celui qui s’imagine valide, ne lui renvoie pas l’image d’un invalide. Pour la plupart d’entre eux, cette différence a exacerbé leur sensibilité. Certains, après un accident sont devenus peintre ou musicien, d’autres comprennent que leur corps si dissemblable des autres est justement un moyen pour se révéler, divulguer ses idées ou utiliser autrement le mouvement dansé.

Les handicapés face aux metteurs en scène
et chorégraphes

Nombreux sont les metteurs en scènes et chorégraphes qui, en partageant leurs connaissances et leur art avec des handicapés et font oublier la nature de ces interprètes. Ces derniers apportent même une extrême profondeur aux réalisations. Actuellement, Christian Rizzo se joue avec raffinement du handicap des non-voyants dans « De quoi tenir jusqu’à l’ombre », avec la compagnie de l’Oiseau Mouche dont le lieu à Roubaix est décoré des magnifiques costumes de toutes les créations. Du théâtre de l’Entresort, Madeleine Louarn travaille depuis trente ans avec des adultes handicapés mentaux de l’Atelier Catalyse qui ne savent ni lire ni écrire. Durant plus de trois ans, il a fallu faire apprendre et comprendre le texte des « Oiseaux » d’Aristophane (1) à ces comédiens professionnels et ce fut le même labeur pour toutes les autres créations de cette équipe qui est régulièrement programmée au Festival d’Automne. Assister à une répétition est d’une rare intensité car Madeleine Louarn ne leur fait aucun cadeau. Articulation, sens du mot, mouvements du corps initiés par Bernardo Montet, intériorité du personnage… tout est méticuleusement repris, ressassé et étudié jusque dans les moindres détails. « Ils sont les passeurs d’un univers hors du commun grâce à leurs fragilités, leurs sensibilités, leurs différences et leurs vérités propres. Ils ne savent pas spécialement énoncer, mais ils ont des intuitions très pertinentes et posent la question du sens au bon endroit ». souligne Madeleine Louarn. Et justement, c’est en rencontrant régulièrement ces artistes que Bernardo Montet vient de créer un duo « (Des) Incarnat(s) » (2) qu’il interprète avec Jean-Claude Pouliquen. « Pour écrire cette pièce nous sommes allés vers des tas de directions pour souvent revenir au point de départ. » Le chorégraphe est persuadé que le mariage entre la question du corps et du texte est une union sacrée pour ces interprètes qui sont tant en manque de code. « L’un soutient l’autre et en terme de danse ils déploient bien plus que tout ce que j’ai pu voir à présent puisque l’artiste handicapé mental ne se projette pas étant donné qu’il n’est que dans l’instant présent. Et je suis ébloui par le fait que Jean-Claude revient tout naturellement à la genèse du mouvement. Danser avec lui me remet les compteurs à zéro parce qu’il prend un plaisir fou à transformer le mouvement, à inventer des statures et illumine le plateau » précise Bernardo. (Des)Incarnat(s) est une pièce intense qui semble se dérouler dans un autre monde, ou sur une terre désertique, ou dans un futur très lointain. Avec au centre un immense tapis gonflable de teinte argent qui pourrait faire penser à une vague, une dune du désert, ou le sol de la lune, les deux hommes confrontent leurs propres identités comme une ode à la mémoire et à la résistance. Sur une magnifique création musicale de Pascal Le Gall, ce duo émouvant, sensible et puissant est empreint d’une douce amitié et prouve que fragilité n’est pas faiblesse. Telle une incantation, la poésie de cette œuvre paraphe une notion d’envoûtement due à la désincarnation de ces deux hommes. Et là nous n’applaudissons pas la performance d’un handicapé face à un danseur professionnel, mais la totale réussite d’une pièce.

A la Réunion, le danseur et chorégraphe Eric Languet, a dansé pendant plusieurs années chez DV8 donc souvent avec David Toole. « Ça a complètement chamboulé ma vision de la danse et celle du monde en général. Depuis cette époque, avec ma compagnie Danses en l’R nous travaillons tous les ans avec des handicapés. En tant qu’artiste, c’est une démarche politique. Je n’ai plus la prétention de croire que mes pièces peuvent changer notre société, ou avoir une portée ou dimension politique quelconque. Par contre mes ateliers de danse intégrée créent les rebelles de demain, et ça je le vois tous les jours » confie le chorégraphe. « Attention Fragile » (3) créée en 2012 met en scène Wilson Payet sur son fauteuil roulant manuel face à la ravissante danseuse Florence Hoarau. Ayant perdu l’usage de ses jambes, Wilson se déplace et danse sur son fauteuil. L’un esquisse des mouvements que l’autre doit réaliser. Au bout d’un moment on trouve cela juste gentil. Mais c’est sans compter avec le talent d’Eric qui d’un coup donne un tournant radical à sa pièce puisque Wilson rejette son fauteuil et décide que rien ne doit lui être pardonné, qu’il est aussi un danseur et n’a aucune excuse pour ne pas se mouvoir comme tout être normal. Alors, se dessine une histoire très forte entre ces deux êtres qui s’étreignent, roulent et exécutent un duo impressionnant de virtuosité, de sensibilité et de tendresse. « Les personnes handicapées influencent ma démarche chorégraphique et m’aident à rester vivant » conclu Eric Languet.

Les projets spécifiques

Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, directeurs du CCN de Nantes collaborent avec des jeunes de 4ème de l’unité d’enseignement APAJH 44 (Association Pour Adultes et Jeunes Handicapés de Loire-Atlantique) du Collège La Durantière de Nantes. En mars 2012, une trentaine de ces étudiants ont présenté « La Traversée » dans le cadre du Festival Handiclap. Pour Benjamin Lamarche, cette expérience sera renouvelée en 2015 et les répétitions vont débuter dans un an. « Ils savent dès le départ que nous ne leur pardonnerons rien, c’est une sorte de contrat que nous passons ensemble afin qu’il s’attèlent vraiment à la création. Depuis que nous travaillons avec eux, mon regard sur le handicap a totalement changé. C’est un moment de vie, de construction collective et ils nous étonnent toujours parce qu’ils se souviennent parfaitement des mouvements que nous avons répétés quelques jours plus tôt. Presque mieux que nous d’ailleurs. Notre principal objectif est de leur prouver qu’ils ne sont pas dans le médical, qu’ils ont le droit de sortir du monde réel et d’aller au bout de leurs limites. C’est à dire que nous demandons à un jeune en fauteuil roulant de sauter et marcher et il va y arriver à sa façon à lui, cela grâce à la danse. Nous jouons sur le défi du corps, écoutons leurs propositions et en dansant sur la blessure, sur ce que renferme le corps profond et le toucher, nous pensons que si notre art arrive à un tel résultat, cela signifie que l’on peut y arriver avec n’importe qui. Il s’agit tout simplement d’une histoire d’amour et de confiance entre eux et nous qui aboutit à un formidable épanouissement de part et d’autre ».

Christophe Martin, directeur de Micadanses inscrit « Beuys ! Beuys ! » (4) à son affiche. Depuis 9 ans, au sein du Foyer de vie La Garenne du Val, la compagnie Kalam ‘ s’est engagée dans une démarche artistique, ouverte à l’expérience d’un processus de création, lié à la danse contemporaine. « Disponible à la sensation, ces corps empêchés, vulnérables, ouvrent ainsi les possibles pour éveiller des forces insoupçonnables, pour aller vers l’autre. Cet intervalle de jeu, dépouillé, authentique, abstrait, crée un ailleurs. Chaque résident est reconnu à part entière dans sa densité à être présent. Le temps se libère du « faire ». Témoins d’histoires intimes, indicibles, les corps inscrivent leur rapport au monde. Tout signe devient évocation, et fait naître un espace temps, subtil, incertain. Cet état d’ouverture, inscrit de nouveaux chemins, perméables et fluides entre individus ».

Pas de voyeurisme ni d’impudeur

Rappelons nous Régi (2006) de Boris Charmatz. Une machine infernale, une grue, tire, abaisse et élève les corps qui finissent par se lover mollement au sol. Intervient comme un fantôme Raimund Hogue. Il né de cette présence un duo magnifique entre Raimund et Boris, nus tous les deux, où les chairs se fondent en un seul personnage. Entre ce nain bossu et l’athlétique danseur, se déploie une communion d’une grande pureté. Quelle puissance, quelle dignité et quelle pudeur dans ce spectacle ! D’ailleurs, sans jamais aucune notion de voyeurisme ni d’impudeur, le danseur et chorégraphe Raimund Hogue se met régulièrement en scène dans ses créations bien que son physique ne soit pas considéré comme une esthétique formatée.

Quelle émotion aussi que d’avoir assister dans le studio de répétition de l’Opéra de Lille en 2006 aux retrouvailles entre Saburo Teshigawara très ému avec la quinzaine d’adolescents non-voyants, ceci deux ans après la création de « Prelude for Dawn ». Après quelques exercices de respiration et mouvements du corps, il s’approche d’eux et leur dit : « Je pense que chaque personne vit un moment de beauté dans sa vie, ce que nous avons réalisé ensemble doit être votre référence pour l’avenir. » Les jeunes s’éloignent. « Ils ont ouvert mon regard et mon esprit » avoue cet homme pudique qui exprime rarement ses états d’âme. « Au début, il s’agissait d’un simple concept éducatif qui s’est transformé en action artistique. Avec ma méthode ils ont créé leur espace propre alors qu’ils n’avaient aucune expérience similaire. Ce furent des moments magiques et très puissants ».

Malheureusement, cette pudeur face au handicap n’est pas l’apanage de tous les artistes. La contorsionniste Angela Laurier rend certainement un immense service à son frère schizophrène en le mettant sur scène afin de raconter les déchirements et plaies familiales. Même si son histoire est une immense souffrance, la présence de cet homme qui ne peut être que lui, ce frère malade de la pensée, est plus dérangeante qu’artistique. Si l’on adhère à cela, chacun d’entre nous peut ainsi monter un spectacle en étalant ses drames et blessures et faire pleurer les chaumières. C’est si facile !

Il y a les handicapés de naissance, mais aussi ceux qui le deviennent suite à un accident. Etant donné que la réanimation a fait d’énormes progrès, on réanime à tout prix, souvent pour de bonnes raisons, mais aussi sans connaître les dégâts qui vont survenir des suites d’un long coma. Ainsi, il est évident que nous allons côtoyer de plus en plus d’infirmes et qu’il faut sérieusement agir pour les intégrer au sein de notre société culturelle. Comme tout artiste, un handicapé a du talent ou non. Son état ne doit jamais être un argument et ainsi le déshonorer. Sinon, comment arriver à faire changer le regard face à la différence ? Prouver qu’un fauteuil roulant n’a rien de contagieux, qu’une trachéotomie n’a rien de sale, mais permet à cette personne de respirer, donc de se mouvoir, qu’un simple sourire prouve à cet être qu’il existe et n’est pas un exclu de la société ? Le théâtre et la danse leur apporte une joie incommensurable, une liberté dont ils ont jusqu’alors ignoré le sens, une reconnaissance qui les touche profondément et n’oublions pas que les metteurs en scène et chorégraphes prennent une sacrée leçon de vie et d’humilité en travaillant avec eux. Alors, n’applaudissons pas parce qu’un invalide est sur scène, mais uniquement parce que le spectacle est bon. C’est l’honneur des artistes et des handicapés qui est en jeu.


Sophie Lesort
Toutelaculture
Soyez libre, Cultivez-vous ! 


 

(1) « Les Oiseaux » d’Aristophane par le théâtre de l’Entresort les 16 et 17 avril au Quartz à Brest
(2) « (Des)Incarnat(s) » de Bernardo Montet le 31 mai au Quartz de Brest dans le cadre du festival Les Humanités.
(3)  « Attention Fragile » d’Eric Languet au Leu Tempo à Saint Leu (Réunion) du 9 au 11 mai
(4)  « Beuys ! Beuys ! » le 14 mai à 20h à micadanses (Paris)